Le Monde d'aujourd'hui m'apprend que M. Sarkozy s'intéresse à l'Histoire de France, à laquelle il entend donner le grand musée qui lui convient. Le président, jusqu'à présent, s'est pourtant fait le chantre d'une modernité de 'ruptures' revendiquées avec un passé constamment taxé d'archaïsme; et il n'a jamais laissé croire qu'il pouvait avoir la moindre sympathie pour le 'temps long', ni la moindre intuition du lent métabolisme, souvent invisible et rarement médiatique, qui accouche de la véritable Histoire.
Sait-il, par exemple, que la langue française qu'il écorche souvent dans sa frénésie de communication immédiate, et qui est sans doute le facteur essentiel de la constitution de notre nation, est le fruit, toujours en travail, de siècles de tâtonnements patients, presque silencieux? - En tout cas, je ne crois pas le président sincère: la réforme en cours du CAPES va, par exemple, conduire à la formation de générations de professeurs de lettres qui n'auront de l'histoire de leur propre langue qu'une vue très limitée, alors que c'est la conscience riche de son rapport au temps qui permet de la dominer en mieux tout en accueillant ses nouveautés avec bienveillance - et cela que l'on soit enseignant ou élève, Français de souche ou immigré.
Cette réforme programme d'ailleurs l'affaiblissement général de la part disciplinaire dans la formation des professeurs, qui deviendront des littéraires sans classiques, des historiens sans mémoire, des philosophes sans corpus, des économistes prêts, comme lui, à brûler un jour ce qu'ils auront adoré la veille (le néo-libéralisme, par exemple), et le reste à l'avenant.
L'étude du passé n'est jamais rentable à court terme. Pédagogisme et communicationnite le savent, qui ont toujours tenté de s'affranchir de l'autorité impérieuse et silencieuse de l'Ancien pour masquer la vanité de leur Présence creuse, et cela sous les mêmes faux prétextes de l'efficacité rapide et de la vérité émotionnelle instantanée.
Ainsi s'agite un président qui se prétend polyvalent, ubiquiste et omni-temporel : oubliant, comme nombre de nos contemporains (et comme souvent les bien-nommés journalistes), qu'il n'est qu'un nain assis sur des épaules de géant (Bernard de Chartres).
La France est malade de la perte de son Histoire, et le président en est le symptôme manifeste: ce vieux grand manteau pèse trop lourd sur ses petites épaules nerveuses.
P.S.: Il se peut bien que l'Histoire me donne tort, et que le Petit Excité y laisse son nom, ne serait-ce en effet que pour avoir tout cassé - d'où il faudra bien que surgisse du neuf et, parmi l'ivraie nouvelle, quelques gerbes de bon grain...
Ou parce ce qu'il aura eu l'aubaine, en effet historique, de se prendre deux Crises majeures dans la face : économique, écologique. L'Histoire, donc, en fera ce qu'elle voudra. Mais nous aurons été les témoins, pendant près de trente ans, que celui qui a l'air de vouloir les affronter avec ses petits bras aura été de ceux qui auront le mieux nourri le terreau idéologique stupide et dangereux que nous combattions déjà, et dont nous récolterons bientôt les plus hideuses fleurs.